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Retour vers Décembre 2023

Dernier mois d’une année 2023 ennuyante et sans grands rebondissements, Décembre s’affiche comme très chargé avec des sorties d’artistes de rangs qui se bousculent. Deuxième album de 2023 pour ASHE 22, troisième pour Sadek, deux albums communs avec Gazo X Tiakola et Isha X Limsa d’Aulnay, grand retour de Diddi Trix… cette fin d’année demande beaucoup de cardio ! D’ASHE 22 à Jolagreen23 en passant par Kaaris ou le premier album de So La Lune, on vous résume tout de suite ce mois de Décembre. C’est parti !

1er Décembre

ASHE 22 – « KH-22 » 🔥

Onze mois après son premier album, Vingt-Deux, qui a rencontré un bon succès critique, ASHE 22 est déjà de retour avec son deuxième album sobrement nommé KH-22. Bien armé avec ses 16 titres, ce second opus accueille trois belles collaborations en les personnes de Gazo, Baby Gang et Maes. Coté production on retrouve une équipe de 13 beatmakers qui ont fréquemment travaillé avec lui : Abdellah694, Anybxdy, Baki, Flem, LKHD Prod, Mike G, Rayane Beats, Sazamyzy, Stunnah Beatz, Tiger Beatz, Tha Trickaz, VHVC et Vito Bendinelli. Comme pour Vingt-Deux le collectif BLAKHAT a été chargé de réaliser la pochette.

Janvier dernier ASHE 22 livrait son premier album, Vingt-Deux. Abouti, soigné, mais surtout osé et beaucoup plus original que ses précédents projets, ce 19 titres était en réalité tout ce qu’on attendait réellement de la part du lyonnais. En prenant des risques et en jouant sur des détails décisifs, ASHE 22 s’est alors affranchi des barrières que lui mettaient la « no-mélo ». Un cap a donc été franchi avec Vingt-Deux et KH-22 était un projet attendu de notre coté, pour justement voir si cela n’était pas un simple coup d’éclat passager. Et ne faisons pas durer le suspense, KH-22 est une nouvelle satisfaction. Ici, le projet est construit comme une mixtape avec des morceaux qui s’enchainent fluidement, toutefois, son organisation n’est pas faite aléatoirement puisque l’intro « FSH » et l’outro « 24KT » sont biens à leurs places et la masse de titres assez homogène se voit entrecoupée de morceaux lumineux et osés. Sur KH-22 le membre de LYONZON livre ce qu’il sait faire le mieux : un rap aiguisé, obscur et méchant, mais, comme depuis Vingt-Deux, avec une certaine mélodie dans ses flows, des backs plus incrustés dans les différentes ambiances et des éléments de prod qui donnent vraiment de quoi se mettre sous la dent. Les sonorités maghrébines ressortent beaucoup et confèrent aux instrumentales une vraie direction artistique qui permet alors au lyonnais de se lâcher avec des écrits de plus en plus travaillés et aguicheurs – « Tous les projets leakent, j’ai les infos d’Wikileaks, Revolver de Lucky Luke, j’fais un Wood full Oreo, On doit déposer des colis à Correos » (sur ACTIEF) / « J’aime quand l’élastique est prêt à exploser, Kichta sur kichta le diamant est rosé, Static et Frozen en guise de kérosène, J’ai rêvé d’être un fantôme comme Keyser Söze » (sur MAUVAISE HERBE). Pour être précis, ASHE 22 a en fait su trouver la recette pour mettre en valeur sa plume qui lie ses origines maghrébines, son coté crapuleux et son ambiance obscure à la 667. Cette combinaison ambiance/lyrics est calibrée pour donner au lyonnais toutes les armes du succès. Plus intéressant et performant dans ses écrits, ASHE 22 se voit bien épaulé par un panel de beatmakers qui le met dans de parfaites conditions, de ce fait, la construction des morceaux est plus facile et le membre de LYONZON peut alors placer des répétitions, de gros refrains puissants, des phrases d’accroches et des backs superlatifs. Aussi, ces bonnes instrumentales nous permettent d’apprécier des morceaux lumineux et originaux qui sortent des standards d’ASHE 22 comme « MAUVAISE HERBE » et « ZAYZ » ou l’exceptionnel piano-voix mélancolique « KH-22 » qui se place directement comme l’une des sensations de 2023. Emotion, ambiance profonde, chant contrasté par une agressivité dans l’intonation, et beau visuel, « KH-22 » est révélateur de la grande marge de progression du lyonnais. Concernant les invités, ceux-ci sont au niveau et livrent des performances, peut-être pas spécialement incroyables, mais qui font le job.

Peut-être un peu moins bluffant et chambouleur que Vingt-Deux, KH-22 n’en reste pas pour autant un mauvais projet… au contraire ! Solide sur ses bases qu’on apprécie tout en continuant de s’ouvrir sans se dénaturer, ASHE 22 confirme son renouveau artistique. On l’en félicite et on lui souhaite une aussi belle année 2024 qu’en 2023. Le lyonnais a toute notre confiance !

Gazo & Tiakola – « La Mélo est Gangx » 💐

Tous deux superstars du rap français, Gazo & Tiakola ont connu une énorme ascension ces deux dernières années. Diamant sur diamant, platine sur platine, les natifs du 93 raflent tout sur leurs passages. Très proches avec plusieurs collaborations ensembles à leur actif, un projet commun n’était alors pas très surprenant, et c’est ce à quoi nous avons eu le droit en cette fin d’année 2023 avec La Mélo est Gangx. Armé de 12 titres, ce projet n’abrite pas de collaborations d’artistes mais les beatmakers Skread et Kore sont mentionnés comme tels. En parlant des beatmakers, on note pas moins de 21 producteurs sur le projet : Aurélien Mazin, Biggs, Elias, Flem, Guapo du Soleil, JAE5, Jo Caleb, Jordan Kimo Beats, Kore, Kyle Evans, LENYZ, mortem, Nassir, Nyadjiko, Sherko, Shiruken Music, Skread, Tarik Azzouz et TheElement.

L’un règne sur la drill française et a su s’ouvrir pour être un rappeur complet qui affole la critique et les statistiques, l’autre est la voix que tout rappeur veut sur son projet, et à eux deux ils sont un duo redoutable qui a prouvé son efficacité sur « Kassav » ou « Mode AV ». De ce fait, Gazo & Tiakola se sont unis pour livrer La Mélo est Gangx, un 12 titres qui leur permettrait de pousser leur alchimie au plus haut niveau. Ni trop court ni trop long, on peut dire que le projet est bien calibré pour les standards actuels et le public rap français. Ici le travail de production est minutieux, les instrumentales sont riches et les ambiances marquées pour coller aux univers distincts, mais aussi et surtout pour amener Gazo & Tiakola sur des terrains plus périlleux pour eux. Et c’est là tout l’enjeu de La Mélo est Gangx, consolider leur alchimie tout en évitant le vu et revu qui peut vite arriver dans le rap mainstream. Mis dans de bonnes conditions, les deux parisiens se lâchent et livrent des couplets communs avec des backs de l’un sur l’autre, des chants planants, lumineux ou mélancoliques, des ponts fluides et des refrains qui vont droit au but. Le travail commun se ressent fortement, l’écriture, la construction des morceaux, les prods, les thèmes, les toplines, tout a été bossé ensemble pour ne faire qu’un. Douceur lumineuse sur « 24/34 » ou « OUTRO », mélancolie nocturne avec « NOTRE DAME » et « SOBAD », planant sur « A.V.S.D », rap entraînant avec « AFRIKANBADMAN », drill avec le solo de Gazo, « 100K », et tube sur « MAMI WATA », on trouve de tout sur La Mélo est Gangx. Aussi, une chose est louable, Gazo & Tiakola n’ont pas eu peur de livrer bon nombre de morceaux de plus de 4 minutes pour pleinement s’exprimer. Bossé sans concession, la sincérité et l’authenticité se ressent, le rendu n’est pas forcé et des morceaux comme « AMBITIONS » ou « SOBAD » sont un pur régale. Très appréciable, on en vient même à être surpris par le solo de Tiakola, « 200K », qui lie le chant du mélomane à la belle prod de Flem, qui est un genre qu’il exploite peu.

Pas de limites fixées, gros travail de production sonore, prise de tête sur la construction des morceaux, écriture efficace, diversité d’ambiances et prise de risque, La Mélo est Gangx est en somme un très bon projet commun qui atteste de leur grande fusionnalité et qui prouve que les albums collaboratifs sont source de dépassement artistique. Certifié disque d’or à l’heure où nous écrivons ces lignes, La Mélo est Gangx est l’album commun certifié or le plus vite de l’histoire du rap français et c’est mérité. Maintenant place aux projets solos !

Isha & Limsa d’Aulnay – « Bitume Caviar Vol. 1 » 🎣

Des années durant, les albums communs entre rappeurs francophones ont longtemps été absents des sorties. Manque d’ambition ? De visions musicales communes ? De rentabilité pour les labels ? Depuis que Heuss L’enfoiré et Vald s’y sont risqués (avec un beau résultat en prime), les projets communs semblent petit à petit prendre place dans l’horizon (vertical) du rap jeu. Après un premier featuring sur « Starting Block » en 2020, la connexion Isha et Limsa d’Aulnay semble avoir séduit les artistes autant que leurs fans, qui en ont redemandé. Après un second feat, puis teasé par « Le Chant des cigales » en 2022, c’est un an plus tard que Bitume Caviar (Vol. 1) sort. Au programme, 11 titres + 2 bonus, et un featuring pour deux noms : Caballero & JeanJass. Coté prods, on retrouve Dee Eye, Herman Shank, JeanJass, Anybxdy, Drayki, Tchayka, Globe Saucer et The Heavy.

Fort d’une vingtaine d’années de rap, de projets solos, de freestyles, pour les deux découpeur, une simple rencontre artistique et humaine semble pourtant avoir boulversé les deux compères dans leur manière de concevoir de la musique. C’est au cœur du disque Bitume Caviar premier du nom que le temps d’un projet, les rappeurs deviennent un groupe à l’alchimie surpuissante. « J’suis l’fruit d’un bourbier, l’fruit d’une bavure, le fruit d’un ouvrier, l’fruit d’une rature, j’ai attendu trente balais pour dev’nir mature » (sur Inna Di Club). Aussi intimiste que contemplatif de son vécu, Limsa se raconte à travers des rimes puissantes et imagées. Son écriture tantôt sérieuse tantôt teintée de dérision pourrait être résumée en une phase tirée de l’album : « Etre dans ma peau c’est terrible, à chaque fois que j’subis des drames premier truc qu’ça m’inspire, c’est des rimes, le deuxième truc qu’ça m’inspire c’est des blagues » (sur SRSD). Si ce dernier nous a souvent habitué à un egotrip aussi bien écrit qu’insolent, Limsa prend ici une position plus introspective sur lui-même partageant ses valeurs, ses regrets et son vécu, du meilleur au pire de son comportement, le tout, sans artifices ni fierté comme le montrent ses couplets assez explicites sur « Lotissement ». Pour autant, son style ne se dénature pas, et son rap reste aussi prenant qu’il l’a toujours été. De son coté, après la sortie de son premier album solo Labrador Bleu, Isha avouait en interview s’être posé la question : Que faire après cet album ? Après tout, avec une carrière aussi longue et un disque si complet, il peut y avoir des quoi se questionner en tant qu’artiste. C’est en ce duo formé avec Limsa que la réponse lui est apparue. « On oublie pas ceux qui nous manquent, on les enterre et après, on les pleure » / « J’suis dev’nu un poète qui s’isole, j’me croyais en vacances mais ma mère elle bossait dans c’putain d’domaine viticole » (sur Clio 4). Isha n’a jamais manqué ni d’introspection ni de rapper des passages intimes de sa vie, surtout après Labrador Bleu. « Débarqués des bateaux maudits, j’te ramène cette cacophonie » (sur Inna Di Club). Avec des lignes aussi fortes qu’imagées Isha impressionne toujours autant avec un rap aussi spontané que bien écrit, formant un fil liant son histoire, celle de ses précédents projets et son egotrip. Sur Bitume Caviar les prods sont variées tout en maintenant une ligne directrice. Des morceaux aux sonorités brutes mais efficaces comme « Flûtes recyclables » ou « Jimmy Fallon » aux plus doux « Lotissement » ou « Tard le soir », le duo se fait plaisir dans les choix musicaux.

Dans l’ensemble, bien que leur vécu diffère, la vision similaire du rap et de la vie d’Isha et Limsa suffit à faire naitre une alchimie musicale qui ne semble leur demander que peu d’efforts pour beaucoup de résultats. Visiblement le premier volet d’une (on l’espère) longue série… ne reste plus qu’aux découpeurs qu’à trouver un nom de groupe !

8 Décembre

Sadek – « Nique le Casino 2 » 🎰

Très actif cette année avec déjà deux albums à son actif, Sadek ne compte pas s’arrêter en si bon chemin en publiant ce 8 décembre Nique Le Casino 2, son troisième album album de 2023. Bloc compacte avec ses 15 titres, ce projet accueille trois collaborations (loins de ses habitudes) en les personnes de Limsa d’Aulnay, winnterzuko et Josman. Coté production on note la présence de 12 beatmakers : 2CheeseMilkShake, abel31, Camara, Jerzeÿ, Jiman, Kazh, MIIXII Beats, Mohand, Serk le Labo, Symphony Dreams et Yann Dakta & Rednose. La cover a elle été réalisée (encore une fois) par l’incontournable Fifou.

En 2021 Sadek publiait Aimons-Nous Vivants, un album pas spécialement remarquable au sein de sa belle et grande carrière. Deux ans plus tard, et après une période compliquée en termes de motivation et d’estime de lui-même, Sadek a décidé de se reprendre en main et de faire de 2023 son année avec 3 projets à son actif. Déjà réussie avec l’exceptionnel Changement de propriétaire et le convaincant Ouvert tout l’été, l’année de Sadek se conclue en beauté avec le deuxième volume de Nique Le Casino. Construit en storytelling qui nous fait voyager à Las Vegas, cet album est une vraie prouesse en termes de sonorités, d’écriture et de construction. En effet, ici la trame narrative est minutieusement élaborée avec tout d’abord une intro qui nous fait débarquer à l’aéroport de la ville de tous les vices et qui instaure déjà les thèmes principaux de l’album, à savoir la société qui coule sous le regard des puissants sans compassion, les relations humaines emplies de méchanceté et de manque d’empathie, la course à l’argent, les objectifs sans réels sens, le tout avec une prod frénétique à la batterie. Si nous déplorons la faiblesse d’écriture des rappeurs mainstream actuels, on ne peut ici que saluer la magnifique plume de Jojo qui, comme à son habitude, a abordé, avec humour et maturité, des problématiques sérieuses qui concernent tout auditeur de rap. Pour Sadek le jeu (la vie) est truqué – « Niquer l’casino c’est essayer d’faire marcher la télé du salon dans un appartement entrain de brûler […] c’est aller à la guerre avec un couteau d’cantine alors qu’en face ils ont des Kalachnikov et des lunettes thermiques » (sur Rien ne vas plus) – l’argent et la réussite le détournent de l’essentiel – « Peur de plus faire mes prières parce que zehma je trouve pas l’temps, parce que zehma mettre la daronne à l’abris en jouant c’est plus important » (sur Radio Parking) – et son âme se noircie avec la mauvaise influence du casino (le monde qui l’entoure) – « J’vois tout s’effondrer autour de moi, ils m’ont menti en souriant, c’est fini aimons-nous vivants » (sur Les jetons). Riche en sujets, on peut aussi noter des choses comme la guerre qui manipule et détruit les foules, l’entrepreneuriat sans scrupules, les doutes causés par la frénésie, l’amour sans réelle envie de s’aimer mais seulement pour le paraitre, les hypocrites, le combat contre soi-même, la famille, le jeu… Armés de belles références, ses écrits sont authentiques, sincères, matures, tragiques ou plein d’espoirs, et lui permettent de continuer avec fluidité son storytelling qui le place dans la défaite face au croupier (déchéance mentale et matérielle), qui l’amène à tout envoyer chier sur « Nique tout » ou à se délivrer de ce terrible monde avec « Changer » (avec Josman) ou « Babylon ». Si ce storytelling, porté par des voix-off (croupier, banquier, hôtesse) et des thèmes biens incrustés dans chaque morceaux, est très solide c’est aussi grâce aux différentes ambiances sonores et musicales remarquablement placées tout le long de l’album. Sur ce film auditif Sadek s’essaie à de l’hyperpop sur « La balade du repenti » (avec winnterzuko), de la 2step avec « La table » et lache des performances sombres ou plus lumineuses avec « Les jetons » et « Babylon ». Bien ficelé, Nique Le Casino 2 est parfait dans sa structure (chaque morceau a sa place attitrée) et son casting avec des invités qui s’encrent bien tout en gardant leur patte qui sert par la même occasion le storytelling. Avec ses trois prods différentes le morceau « Radio Parking » illustre à merveille l’atmosphère de l’album : à Las Vegas, là ou le casino ne perd jamais, la folie du gain se mêle avec la tristesse du perdant…

Véritable film auditif, solide dans sa construction en storytelling, varié dans ses ambiances et thèmes, bien produit et écrit, Nique Le Casino 2 atteste deux choses. La première est qu’avec trois albums exceptionnels publiés cette année Sadek est notre homme fort de 2023. La deuxième est que Sadek est un rappeur incroyablement talentueux qui n’a plus rien à prouver et qui a encore de très belles années devant lui. On a déjà hâte d’être au prochain projet !

So La Lune – « L’enfant de la pluie » 🌧

Par ses mélodies autotunées sur fond de morceaux aux ambiances mélancoliques, le tout poussé par sa voix aussi puissante qu’unique, So La Lune a su intégrer le paysage du rap français à travers une identité musicale bien singulière. Depuis Tsuki sorti en 2020 le lyonnais a impressionné par sa constance, tant dans la régularité que par la qualité de ses sorties. Habitué à de courts EPs, c’est avec un premier album de 19 titres que L’enfant de la pluie sort de sa zone de confort, accompagné de Khali et SCH. Aux prods, on retrouve VRSA Drip, Kon Queso, Korokantu, Guapo du soleil, Giovanni21k, PushK, Unfazzed, Rosaliedu38, Amine Farsi, Medeline, Loner, Dino Pathekas, Scar, D1gri, Seezy, Vito Bendinelli, DVGZ, Kenzy, Tristan Salvati et Plyer.

« Chaque année j’m’en beurre un peu plus du rap […] J’en ressors un et j’taille » (sur Opening). Projet d’un artiste torturé, So La Lune ne cesse d’aborder sa tourmente à travers les contradictions et douleurs qui rythment sa vie. L’entrée en matière se fait par son rapport ambigu avec l’industrie de la musique qu’il ne de décrire que négativement le long du projet. Abordant souvent son envie de sortir un dernier projet avant de la quitter pour de bon, notamment due à son malaise vis-à-vis de la notoriété, plusieurs choses l’en empêchent, à commencer l’argent. « J’y vais même s’il y a une brèche même fine » (sur Perte de temps). L’enfant de la pluie raconte souvent son absence de peur face au risque, mais surtout son désir presque maladif de faire de l’argent, lié à sa vie marquée par la précarité qu’il a vécu. « Grandir en paix, loin d’la maison hantée, non nos p’tits auront pas la même vie » (sur 10 Hummers) / « J’avais 14 ans quand l’OPAC est venu tout casser » (sur Le dernier maitre de l’eau). Ce désir explique l’un des regrets les plus récurrents de So : celui d’avoir quitté un parcours classique pour faire de l’argent facile dans la rue, pendant que ses parents le rêvaient futur avocat ou médecin – « Encore un autre jour où j’ai pas pris l’dessus sur c’qui fait qu’j’ai déçu les proches et la madre » (sur Sales images). Si le monde de So La Lune semble bien morose, son vécu se teinte lui de solitude et de douleurs. De ses parents vieillissants à des peines de cœur qu’il ressasse, de son rapport à la confiance mitigé par les trahisons subies… le lyonnais semble peu à peu esseulé face au monde. Il aborde d’ailleurs souvent sa volonté de se couper du monde et son dégoût quant à l’attitude des humains. « J’arrête bientôt donc j’vais tuer la lune » (sur Remontada). Plutôt ambiguë, cette idée reprend une phrase similaire sur « SOS ». Cela semble faire à la fois écho à son envie de quitter le monde du rap, que l’on mentionnait plus haut, mais aussi plus directement à des idées suicidaires et son instabilité psychologique si l’on en croit ses textes. « 2022 j’ai failli tout plaquer, médicaments, les pilules écrasées » (sur Opening). « J’entends des voix, faut qu’ça cesse » (sur 99 avenue) / « Rien que j’m’enfonce dans l’noir et j’m’y perd souvent » (sur Au BPM). Au milieu des ses addictions, de sa vie tumultueuse, de son vécu aussi chaotique qu’instable, So La Lune s’attribue le titre d’enfant de la pluie avec un rapport assez proéminent aux éléments. On suppose que ce choix s’appuie sur 3 possibilités : la pluie symbolisant la tristesse, l’obscurité qui est omniprésente du début à la fin de ses sons. Une possible référence aux larmes, toujours liées aux épreuves douloureuses traversées durant sa vie. Enfin à la mer, si l’on en suit ces deux phrases : « Les prochains jours seront meilleurs » (sur Le dernier maitre de l’eau) / « Un jour mon ciel sera moins triste, le rap ne sera plus mon exutoire » (sur 99 avenue). Bien que morose dans ses thèmes So La Lune s’est toujours efforcé de les apposer sur de belles mélodies pour les atténuer. Ces deux phrases peuvent ne sembler rien, mais bien que léger, l’enfant de la lune semble peu à peu voir de l’espoir dans le futur, un jour où le rap ne sera plus son remède pour évacuer ses peines. On imagine donc les vagues s’écraser sur le sable, effaçant toutes traces visibles, comme une manière de voir ses « fissures de vie » se refermer peu à peu.

Véritable ovni au milieu des sorties, So La Lune nous propose un premier album saisissant. Avec un choix de prods aussi douces que grisées, le fils de la lune nous offre une balade sombre mais mélodieuse. Bourré d’auto-références à ses textes et son univers, L’enfant de la pluie confirme les espoirs que l’on plaçait en lui. Ce n’est que le début pour So La Lune, mais sans doute la fin de la spirale infernale de celui qui n’a souhaité qu’une chose : s’en sortir.

15 Décembre

Kaaris – « Day One » 🍼

Visage emblématique du rap français depuis la sortie de Or Noir en 2013, Kaaris est aujourd’hui une légende encore présente. Pour preuve, l’homme qui a mis la lumière sur Sevran a dévoilé ce 15 décembre 2023 son septième album : Day One. Chargé avec ses 17 titres, cet album accueille quatre collaborations de poids avec Koba LaD, SCH, Hamza et Kerchak. Coté production on note la présence de 24 beatmakers : 2K, Arty, Backwood, Bankai, Boumidjal, Boya Blunt, Draco Dans Ta Face, Finvy, Flem, Gancho, Ghenda, HoloMobb, Joaisse, Kamel on the Track, Kunica, Noxious, Ponko, Rayane Beats, Royal808, Seezy, Therapy 2093, VIPacino, Yakes et Zeg P.

En 2013 le rap français voyait arriver un véritable phénomène, Kaaris et son Or Noir. Dévastateur et novateur, ce projet, désormais classique, propulsait Kaaris au sommet. Dix ans plus tard le statut de Kaaris a bien changé… À la traine musicalement, essoufflé lyricalement, faible engouement autour de lui, le sevranais n’est plus que l’ombre de lui-même et chacune de ses sorties soulèvent encore et toujours la même question, à quand un Kaaris type Or Noir / Le Bruit de mon âme ? Si cette question n’a aucun sens puisqu’un artiste se doit d’avancer, d’évoluer et non de vivre dans le passé, nous attendons de notre coté, avec Day One, un projet avec plus d’envie, de structure et d’écrits moins fragiles. Hélas, c’est ici une nouvelle déception avec un projet qui tourne en rond même si quelques choses sont intéressantes. Ici on retrouve plusieurs types d’ambiances, puissance et agressivité sur « Dans la fusée », « Mirador » ou « Mobalpa », noirceur avec « Fuck la vie d’avant » (avec Kerchak), introspection sur « Le prix de la réussite » et « Tête brulée » ou luminosité avec « Panama » aux cotés d’Hamza. Toutefois, cette diversité ne nous bluffe pas pour plusieurs raisons. La première est le manque de cohérence avec la D.A du projet, on ne retrouve rien qui se réfère à la cover ou au nom du disc. La deuxième est l’absence totale de structure du projet. La troisième, sûrement la plus importante, le rendu semble forcé et l’authenticité est donc nulle. Les titres rappés sont là pour mettre la poussière sous le tapis et les morceaux personnels ne dégagent pas de réelles émotions. De plus, une ouverture comme « Panama » ne fait que montrer son coté « dépassé ». Ce sentiment de voir un Kaaris à bout de souffle se ressent également dans l’écriture avec des phases très faibles qui nous questionnent sur son rôle dans l’écriture de ses meilleurs projets… – « Mafia tah Napoli, on aime pas la police, J’suis dans ma folie, à la Montana Tony » (sur Celtics) / « J’ai grandis dans taudis, l’ADN est maudit, J’te nique ta vie, j’trempe mes larmes dans tes cookies » (sur Hé Bélébé). Peu divertissant en solo, Kaaris ne l’est malheureusement que lorsqu’il est chalengé par d’autres comme Koba LaD ou Kerchak. Sur « Pangara » avec un bon Koba au niveau, le sevranais se force à fournir une bonne topline, sur « Fuck la vie d’avant » la ténébreuse jersey de Kerchak l’amène à poser un couplet respectable, mais hormis cela et quelques bonnes prods originales comme « Tu parles un peu trop », « Favela », « Benef » ou « Gros salaire », rien de bien incroyable à se mettre sous la dent…

Avec Day One nous assistons malheureusement à une nouvelle déception signée Kaaris. Faible dans l’écriture, pas de structure et incohérent, forcé, pas original, ce 17 titres nous amène une énième fois à supposer si ce n’est pas l’album de trop pour un artiste qui se dirige vers sa fin de carrière (Kaaris lui-même a déclaré que Day One pourrait être son avant dernier projet)… Pour notre part nous ne relancerons pas ce projet mais sûrement Double Fuck, son dernier vrai bon opus.

Jolagreen23 – « Recherche & Destruction » 💣

Avec le vert comme étendard de sa chance et le 23 en guise de numéro fétiche, 2023 se plaçait visiblement sous le signe de Jolagreen23. Après deux EPs dont un en collaboration avec le producteur Koseï, le rappeur de Bois-Colombes (92) attirait notre attention, tant par sa science des placements que via l’univers plutôt sombre qui se dégageait de ses morceaux. C’est avec un 12 titres du nom de RECHERCHE & DESTRUCTION que ce dernier nous a surpris en plein mois de décembre, épaulé par Wallace Cleaver et Benny the Butcher. Bien entouré, un casting 5 étoiles de beatmakers lui a été concocté en les noms de Louis Marguier, Elyo, PR, Franklin, Richie Beats, Khxn Beats, 256minaj, Boumidjal, HoloMobb, Tarik Azzouz, Genius On The Track, Rilo, Elia Beat, Koseï et BBP.

Bien que son rap semblait prometteur sur ses deux premiers projets, Jolagreen23 apparaissait limité par le registre drill très privilégié sur ces derniers. Avec RECHERCHE & DESTRUCTION c’est presque un nouveau départ dans le choix des instrumentales qui nous saisit. Avec quelques inspirations assez américaines, de « MAYBACH F.L.O » à la présence de Benny the Butcher, la présence de piano, saxophone, guitare marquée dans les prods, Jolagreen23 donne une nouvelle vie à sa musique qui sonne aussi pimpante qu’originale. Dans la forme le projet se scinde en deux parties. Sur la première moitié une ambiance ténébreuse prédomine, des prods à l’interprétation, puis dès « OKC », changement radical de registre avec un rap bien plus léger, positif dans la forme, mais surtout bien plus riche dans les compositions comparé aux très paresseux rap mainstream que l’on retrouve en France. Le Bois-Colombien démontre ainsi son très bon goût pour la musique tout en se démarquant par ce biais. Coté écriture Jolagreen23 est moins surprenant, surtout dans le fond, mais reste assez efficace dans l’ensemble. On y retrouve trafic de drogue, désir de rentabilité, consommations illicites, trahisons, amour, bref, tout ce qu’il y a de plus classique. Le parisien nous propose des rimes sur des sujets simples et percutants qu’il n’hésite pas à bourrer de références en tout genre : football, manga, rappeurs, sportifs, jeux videos… Ce qui surprend le plus chez Jolagreen23, au-delà de ses excellents choix musicaux, c’est surtout ce qu’on qualifiait plus tôt de « science des placements ». Ici, 23 évite les schémas de rimes prévisibles tout en jouant avec les sonorités d’ad-libs, d’anglicismes et de différents mots issus d’argots , du bambara, du nouchi, du lingala… Cela lui donne une impression d’aisance, presque d’insolence tant le rap semble facile pour lui, et c’est sans doute une qualité qui pourrait pousser son rap plus loin encore pour la suite.

Avec un RECHERCHE & DESTRUCTION consistant Jolagreen23 s’affiche comme l’un des rookies à suivre pour l’année 2024 et les suivantes. Ses débuts sont prometteurs, ses inspirations musicales lui donnent une véritable identité, il ne reste plus qu’à démontrer jusqu’à quels sommets son talent lui permettra de se hisser !

Diddi Trix – « Trix City 2 » 💨

À travers Trix City et Cartel de Bondy sortis en 2019, Diddi Trix a rapidement fédéré via sa musique. Des sonorités fortement influencées par certains courant West Coast, allant jusqu’à reprendre certains classiques du genre, couplé à son insolence au micro, ce dernier a su se rendre reconnaissable dans le paysage français. Mais si sa carrière semblait bien lancée, c’est une période de silence médiatique quasi totale qui a perduré jusqu’en 2022, contre le gré de l’artiste. Bien décidé à tout nous raconter, mais surtout à rattraper le temps perdu, Diddi Trix a enchainé singles après singles jusqu’à la sortie de son second album : Trix City 2. Composé de 12 titres, on y retrouve un casting 5 étoiles à travers les noms de Kay the Prodigy, TH et La Bourse. Chez les producteurs on retrouve Yung G, Rad, VKKNG, Scvria, Mezzo Millo, Bopfa, Ameen Beats, Madoz, Dowil Mpanzu, NBRS et WaveMaker.

Avec une cover le mettant en scène assis autour de vinyles de Nas, 2Pac, Mobb Deep, Michael Jackson, Dr Dre… Diddi Trix affirme à nouveau ses inspirations majoritairement américaines. « Obligé d’tout reprendre comme au début, montrer à quel point j’suis meilleur qu’eux » / « Tu pensais qu’j’avais tout niqué en fait pour moi ça va prendre plus de temps » (sur Fondu). Si Diddi de Bondy n’en n’évoque pas explicitement les raisons (du moins en musique), ce n’est pas sans amertume que ce dernier mentionne ses regrets sur ce temps perdu à plusieurs reprises. On avoue cependant être un peu surpris de voir le bondynois n’en parler que brièvement étant donné les questions sans réponses soulevées par son public et ses quelques prises de paroles sur les réseaux à ce sujet. Qui sait, peut-être se réserve t-il pour l’album qu’il prépare ? Toujours est-il que la Trix nous partage ce qu’il sait faire de mieux : de l’egotrip bourré d’insolence tant dans les phases que dans l’attitude. Trafic de stupéfiants, volonté de faire de l’argent, trahisons, sa faiblesse face aux belles femmes… Diddi Trix nous raconte sa vie au quartier dans son plus simple apparat, sans prise de tête. Une formule toujours efficace ! « Des rêves de gosses que j’ai pas encore touché, d’la cité j’ai pas encore bougé, j’suis trop fort, j’peux plus douter d’moi » (sur Fondu) / « Marre de remplir les pochetards, quand j’étais p’tit j’me voyais déjà autre part » (sur Tous les mois). Bien que peu introspectif sur ce 12 titres, quelques pistes nous laissent imaginer où l’inciseur se dirige. Confiant malgré les épreuves, son objectif semble être de quitter sa cité et ses activités liées au deal, tout en rendant fier ses parents. Pour ce qui est de la forme, les morceaux sont assez courts et plutôt rythmés. Trix City 2 est un projet avec lequel le bondynois se fait plaisir, tant au niveau des prods toutes dynamiques que du coté des invités avec les excellents Kay the Prodigy (titre que nous avons adoré), TH et La Bourse.

Pour faire simple, Diddi Trix revient avec un projet sans prise de tête pour régaler et se satisfaire lui comme son public. Si cette nouvelle démonstration de rap nous a ravi, nous sommes toujours impatients de voir ce que Diddi nous prépare pour la suite !

NOS MORCEAUX DU MOIS

Dwen – « Dalton »
L’Don – « Coup d’État » (ft. Worms-T)
Mitch Ladrogua – « Nouveaux habits »
Sadek – « Radio Parking »
Gazo & Tiakola – « Ambitions » (ft. Kore)
Isha & Limsa d’Aulnay – « Jimmy Fallon »
Khali – « Bottega »
Stonga – « Long Beach » (ft. PAPI TeddyBear)
VII – « L’envers du décors »
Prinzly – « Change pas »
L’Allemand – « KB9 » (ft. Maes)
Kaaris – « Mirador »
ASHE22 – « Grimaldi »
Zola & Koba LaD – « Aller sans retour »
So La Lune – « Opening »
Jolagreen23 – « Jour J » (ft. Wallace Cleaver)
Diddi Trix – « Ma voix »
Sadek – « Babylon »

So La Lune – « Suspects » (ft. SCH)
Metah – « Money Call »
Loud – « CHF » (ft. Di-Meh)
Timal – « Sur Écoute » (ft. Zed)
Diddi Trix – « Le benef »
Jolagreen23 – « 12Heures Minuit »
Kerchak – « T’aimerais » (ft. Ziak)
PLK – « Périph »
ASHE 22 – « Mauvaise herbe »
Gazo & Tiakola – « Mami Wata »
Isha & Limsa d’Aulnay – « Le chant des cigales »
Sadek – « Les jetons »
Kaaris – « Gros salaire »