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Francone Mafia, la pieuvre Montreuilloise

À l’occasion de la sortie de Francone Mafia, son premier projet solo, nous avons eu la chance de nous entretenir avec L’Don. Tout droit sorti du 93, et plus précisément de Montreuil, bercé par le rap et le foot, ce passionné de musique se livre sur son art, ses passions et sa vie.

Salut L’Don, comment ça va ?

Super et toi ?

Très bien, merci d’avoir accepté l’invitation. Francone Mafia est un 7 titres de rap puissant, ça sort ce vendredi 21 Avril sur toutes les plateformes de streaming. Avant d’entrer directement dedans j’avais quelques questions plus générales sur ta musique.
Pour commencer, est-ce que tu peux nous en dire plus sur toi et de comment t’es tombé dans ce rap jeu ?

À la base, quand j’étais adolescent, la musique ça me passait au dessus. Pour moi c’était un truc de bouffon qui servait de prétexte pour faire des émissions de merde sur TF1, je pouvais pas me voir ça. Puis comme tout le monde j’ai commencé à écouter les sons qui marchaient avec la Sexion d’Assaut, Booba, Kaaris, La Fouine… Et à l’époque il y avait un grand à moi, que je considère comme mon grand frère, qui a vu que je m’intéressais à cette musique et qui m’a dit « Eh toi là, t’écoutes de la merde ! ». Je me suis rendu compte que c’était un gros puriste plus tard, mais à l’époque c’était mon grand, il m’a fait v’la les playlists de classiques du rap français et US. J’ai commencé à aller écouter les morceaux des artistes en question puis en l’espace de quelques mois j’suis devenu un bousillé de rap. Je ne jurais que par ça, je voulais pas écouter d’autres styles à part du R&B années 90-2000… pas le vieux R&B qu’ils ont voulu nous servir en France.
Avec le recul je me dis que j’étais invivable. Je comblais mes silences par la musique, j’avais tout le temps mes écouteurs, c’était limite irrespectueux. Bref, c’est comme ça que je suis tombé amoureux de cette musique en tant qu’auditeur. Au lycée j’ai commencé à me dire que je pouvais en faire. Je trouvais ça tellement stylé que je voulais me prouver à moi-même que je pouvais le faire. Je me disais « J’aime trop rapper les textes de mes rappeurs préférés mais imagine c’est mes textes à moi ». J’ai commencé à gratter des trucs pour le kif, pour me dire « moi aussi je peux le faire ». Puis quand j’ai commencé à croire au fait que je pourrais peut-être en faire quelque chose de ma vie il m’est arrivé plein de merdes… Mon daron me mettait la pression pour que je fasse quelque chose de ma vie, même un vieux taff de merde. Je me suis dit « t’es un bousillé de rap, tu pourrais en parler des heures, tu fais ça bien, tu commences même à aimer ce que tu fais, pourquoi ne pas concrétiser l’essai ? ». Ça c’était il y a des années, le temps d’y réfléchir, de passer à l’acte, de se faire des contacts… vers 2016-2017, c’est là où j’ai commencé à prendre le rap au sérieux.

T’avais quel âge à ce moment ?

Je venais tout juste d’avoir 18 ans, c’était une période un peu moche de ma vie. Je venais juste d’avoir le bac, j’avais ma p’tite go, j’entrais en études supérieures, je venais de péter le permis… tout semblait aller pour le mieux. En l’espace de quelques mois ma vie est passée du tout au rien, je me suis séparé de mon ex, j’ai arrêté les cours parce que je me sentais pas à ma place, que c’était pas pour moi, que je perdais mon temps. Ensuite ma mère a eu des problèmes de santé, au bout de quelques mois elle est décédée, paix à son âme. C’était très dur, en plus j’ai vécu mon deuil enfermé dans ma chambre, ça m’a pas aidé entre ça et les à côté. C’était une période très bizarre de ma vie. Mais j’essaie d’en tirer le plus de positif possible pour avancer et mieux appréhender ce qui pourrait m’avancer dans ma vie.

Je prends en compte ce que tu viens de dire pour revenir dessus toute à l’heure.
Comme pour les footballeurs tu n’hésites pas à namedrop ou faire des clins d’œils aux rappeurs que tu écoutes. Je pense à Stavo sur « Crenshaw », Lino que tu mentionnes dans ton interview pour 7Culture, Dany Dan et Alkpote qu’on ressent pas mal dans ton amour pour la rime… Tu peux me parler un peu de ceux qui ont été déterminants pour la construction de ton rap tel qu’il est aujourd’hui ?

Dans ma vie d’auditeur il y a des artistes que j’ai saigné pendant de longues périodes et qui m’ont bousillé. Booba, un peu comme tout le monde, mais Booba t’as envie d’être lui. C’est le boss de l’egotrip, il te fait rêver quand il rappe, il rappe trop bien, il a tellement d’albums classiques. Comme tu l’as dit Alkpote je l’ai trop saigné aussi. Il m’a matrixé à une époque où je pensais que faire des multisyllabiques c’était forcément quelque chose de chiant, scolaire. Au-delà du fait qu’il soit trop technique, il est divertissant. Dany Dan aussi, c’est une dinguerie. Dans mon rap j’aime bien donner l’impression que ça glisse, que c’est trop facile, ça vient de lui. T’as pas l’impression qu’il force, ça sort tout seul. Il a trop d’attitude aussi, et il a plus le côté storytelling que Booba, il laisse un peu plus transparaître l’humain et ça j’aimais trop. Ces 3 artistes là je pourrais t’en parler des heures encore aujourd’hui. T’as la Spéciale Dany Dan 4 qui est sortie il y a pas longtemps, je pourrais l’écouter des heures. Bref, ces 3 là ont été déterminants pour moi.
Driver aussi, qui est moins technique que ceux que j’ai cité, mais qui montre beaucoup son côté humain. Il va pas vendre que du rêve, il aborde des trucs très terre-à-terre qui vont parler à plus de gens de la vie réelle, avec une dose d’humour. J’aime bien sa légèreté, j’aime trop ça dans le rap. On fait de la musique, on se prend au sérieux c’est bien, mais être trop sérieux ça peut vite me gonfler. Et ça Driver il l’a bien retranscrit dans sa musique je trouve. Par exemple quand il invitait Sophie Favier sur ses albums, je suis un enfant de la télé aussi donc ça me parle, mais même si je l’avais pas été ça m’aurait fait marrer qu’il invite des présentatrices télé ou radio. C’est une démarche très cainri j’aime trop, il n’a pas vraiment de barrières.

Dans sa musique il y a aussi une part d’auto-dérision qu’on retrouve dans la tienne, quand tu rappes « Comme Benzema, sorti d’mon domaine j’suis qu’un abruti » ça me fait beaucoup rire et c’est tellement efficace.

(Rires) Ouais franchement c’est grave ça. Certains vont pas assumer leur côté un peu drôle. On peut être drôle sans faire du rap rigolo. Booba il est grave sérieux dans son rap mais il a des phases qui me plient de rire, surtout sur Nero Nemesis, pourtant il fait pas du rap drôle. J’ai l’impression qu’en France certains sont trop complexés avec ce truc d’avoir des phases un peu golri, un peu d’auto-dérision ou plus de lucidité sur soi-même. Faut toujours se voir le plus beau, le plus fort… Rapper la loose c’est bien aussi, ça peut être drôle. Un mec qui fait bien ça aujourd’hui c’est Limsa d’Aulnay, il a des phases de gros beauf, ça me parle de ouf. On est tous des p’tits cons qui avons un peu loosé dans nos vies. Je préfère ça parce que tu t’identifies plus facilement à ça qu’à celui qui fait de l’egotrip premier degré et qui se prend trop au sérieux parce que son rap laisse rien transparaître de lui. À moins que ce soit Lacrim, parce que lui il a le droit, mais dans le rap français 90% des personnes ne sont pas des Lacrim. Donc venez on reste nous même.

Dans ta musique tu n’hésites pas à te revendiquer fièrement comme venant du 93, plus spécifiquement de Montreuil. Voir la scène montreuilloise s’installer dans le paysage avec des artistes comme Prince Waly, WeRenoi ou TripleGo ça t’inspire ?

Franchement ouais, je suis grave fier ! Le fait qu’ils viennent de chez moi c’est lourd, c’est des gens vraiment chauds que j’écoute de temps en temps. Il y en a eu d’autres dans les années 2000 avec Swift Guad par exemple, je suis content pour eux. Après dans le rap mainstream jamais personne venant de Montreuil a pété vraiment très fort. J’aimerais bien que ma ville soit mise sur la carte et bien identifiée comme Sevran l’est. Montreuil c’est une ville de connaisseurs, les gens qui connaissent le rap le savent, puis elle reste connue, mais pas dans le rap mainstream. Peut être que je dis de la merde, je pense à Prince Waly, Ichon

©90nites
©90nites

En fait y’a pas un mec de chez toi qui a eu l’exposition d’un Kaaris ou d’un Maes par exemple.

Voilà exactement, mais chez moi ils sont tous chauds, ils sont très forts. C’est une fierté, c’est chez moi et c’est pour ça que je revendique cette ville.

Avant l’EP tu as lancé une série de 11 freestyles étalés sur plus d’un an : les « Rap Caviar », où tu découpes sur du Foxy Brown, Madonna, Sergio Mendes, Diana Ross… il y a même une OST de Naruto dans le tas. Est-ce que c’est une volonté de rendre hommage à des artistes que tu écoutes ou à des morceaux qui t’ont inspiré ? Est-ce que c’était plutôt un moyen pour toi de te challenger ? Comment tu choisissais quel morceau remixer ?

C’est un peu tout ça à la fois. À la base j’ai lancé cette série parce que j’avais un coup de mou, et quand ça m’arrive je reviens aux bases, ce qui me fait plaisir. Je prends une prod que j’aime et je rappe. C’est un concept un peu à la Colors, je me filme devant un micro en train de rapper, ça fait du contenu vidéo pour les réseaux sociaux c’est cool. Puis je me suis dit pourquoi pas poser sur des instrus un peu plus hors du commun, mais des trucs qui m’ont marqués, que j’aime. Il y a un côté hommage à cette musique du monde que j’écoute depuis tout petit, puis c’était un challenge. Il y a un son où je rappe sur du Nancy Ajram, au début je me demandais comment poser dessus, puis je me suis lancé. Pour ceux qui ont pu me découvrir à travers cette série, c’est un moyen de cerner mes goûts. Je suis grave éclectique, je suis une casse-couilles niveau goûts mais j’écoute plein de styles différents. Si vous voulez m’envoyer des prods allez écouter les « Rap Caviar » pour voir mes influences et vous faire une idée.

J’espère que ça va bombarder tes mails après l’interview… (ldon.francone@gmail.com pour les intéressés).

J’espère fort aussi !

Il y a un morceau que tu as sorti récemment, le remix de « Maradona Sous Zipette ». Le titre est incroyable, beaucoup d’invités. Avec l’original, c’est les sons les plus streamés de ton profil à quelques jours de la sortie de l’EP. Pourquoi ne pas avoir voulu l’intégrer à Francone Mafia ?

Tu parles de l’original ou du remix ?

Plutôt le remix, puisqu’avec tous les invités il a suscité un certain engouement.

À la base la version solo devait être sur l’EP pendant la période où j’envoyais des singles tous les mois. Au début on se disait qu’on allait envoyer « J’rappe la frime » en décembre mais au dernier moment je me dis « le concept est trop incroyable », je l’avais imaginé depuis des années et je me suis dit que je le mettrais dans mon premier projet. Au dernier moment on a inter-changé les morceaux et ça a grave pris. Ça m’a surpris, c’est pour ça que j’en ai fait un remix. Mais pendant des années, le rap boom-bap c’était limite devenu un gros mot, bien que ça revienne un peu ces derniers temps, mais je m’interdisais un peu d’en faire parce que c’était pas le moment d’en faire, que c’était pas streamé… puis en le sortant je me disais juste que les gens se feraient une idée de mon niveau, surtout sur ce registre. Je pensais que « Le Boucher » que j’ai sorti plus tôt avec un refrain plus accessible et un flow plus efficace allait plus marcher. C’est là que tu comprends qu’il n’y a pas de règles ou de logique, les gens sont réceptifs à ce que tu sais faire de mieux. Le rap boom-bap c’est ma came de ouf, je viens de cette école là, j’ai commencé à poser sur ça et ça me frustrait pendant une période où je rappais que les gens kiffaient pas ce style, parce que je me trouve trop fort dedans. Je sais faire d’autres choses, mais c’est là où je suis le plus à l’aise.

Mais pour revenir à ta question, j’ai pas mis le remix dans le projet car après le succès du solo je voulais juste inviter des gars à moi parce que j’adore rapper avec des gens. Ça me manquait après tous ces solos mais je voulais pas que ça dénote du reste de la tracklist. J’ai juste invité mes gars sûrs du Tippi Mobb qui m’ont beaucoup invités ces derniers temps et j’suis très content du résultat, ils se fondent grave bien dans le projet.

Je comptais te la poser plus tard mais j’en profite. Il y a une seule collaboration sur « Liens verts », avec le groupe Tippi Mobb. Récemment on a pu vous voir en freestyle ensemble sur RadioActiv’, en moins d’un an il y a eu 4 morceaux sur lesquels tu poses avec l’un d’eux. Ça s’est passé comment ces connexions ? Je suppose que vous êtes plutôt proches ?

Ouais c’est les frérots. Ça remonte à il y a deux ans, j’avais sorti l’EP commun avec Carson, Don K m’avait DM en disant « J’aime trop ce que tu fais, je suis avec mon gars Ya$$, on se lance dans le son, on voudrait juste un retour pour savoir ce que ça vaut ». Au début je me suis dit « encore un connard en DM qui m’envoie ses vieux sons », mais en même temps en lisant ça je me sens un peu coupable de pas répondre, du coup j’écoute dans la journée et je trouve ça trop chaud. Aujourd’hui tu leur reparle du morceau ils te diront que ça pue la merde mais à l’époque ça me parlait, on avait des références similaires, ils étaient dans le même créneau que moi, kickage technique mais pas branlette, on fait de la bonne musique parce que c’est lourd ! On s’est follow mais on a attendu un moment avant de faire nos connexions. Je kiffais leurs sorties, et quand Ya$$ préparait son projet solo il m’a invité. C’était la période de mon coup de mou donc ça m’a grave galvanisé d’être invité. Depuis on a refait des morceaux ensemble et on a une vraie alchimie. On s’est rencontrés récemment quand je suis allé à Rennes pour le freestyle radio, c’est des bavons de ouf, force au Tippi Mob, force à Ya$$, allez écouter son projet il m’a giflé à mort, c’est l’une des meilleures sorties récentes du rap français.

Cover de Francone Mafia
Tracklist de Francone Mafia

On va passer à l’EP si tu le veux bien. Ça fait 5 ans que tu sors officiellement des morceaux, ton premier solo est enfin là, tu te sens stressé, impatient ?

Je suis impatient que les gens découvrent ça mais pas stressé, je suis confiant sur mon karaté. Je suis déjà sur la suite pour voir comment rebondir après cet EP, mais vu que ça fait longtemps que je rappe j’ai eu le temps d’avoir mes déceptions et ce qui s’ensuit. Quand t’es un jeune artiste qui sort tes trucs t’es plein d’innocence, t’espères plein de choses, et quand tes attentes sont pas comblées c’est décevant. Là je l’ai fait plus détente, je me suis pas mis de pression, j’ai pris mon temps et j’ai essayé de rebondir même quand je faisais de moins bons morceaux. Sans vouloir faire le mec prétentieux, je suis peu productif, mais quand je le suis, je ressors toujours quelque chose dont je suis fier. Ce dont j’étais le plus fier a fini dans le projet, ce dont j’étais fier mais que je trouvais moins bon, mais chaud tout de même, a fini en single. Mais je suis fier de ce que j’ai fait. J’ai saigné mon projet, mais même si j’ai eu pas mal de retours positifs j’ai pas de recul dessus. Je sais pas comment les gens vont le recevoir, j’espère juste qu’ils vont sentir que j’ai bossé dessus. Pour moi c’est un aboutissement après cinq années sans vrai projet. Sinon j’ai toujours rappé en commun, sur des feats ou des projets, c’est quelque chose que j’adore faire. Le public rap français a du mal à capter qu’un projet commun c’est aussi ton projet, donc t’es obligé d’apparaître en solo pour être identifié.

C’est aussi un public qui est peu habitué aux projets communs.

Ouais c’est vrai, moi je leur en veux pas, culturellement dans le rap français ça a rarement été fait, même si moi je kiffe ça. C’est pas la meilleure chose à faire pour être identifié, même pour les gros rappeurs. Certains artistes mainstream ont fait ça dernièrement, le public à tendance à zapper ces formats là de leur discographie alors que c’est des pièces majeures. Mais de toutes façons quand t’es artiste c’est un passage obligé les projets solo. Les gens veulent savoir ce que tu sais faire seul. En tous cas je suis impatient. Je suis content de ce que j’ai fait, je sais que les gens qui kiffent ce que j’ai fait vont sûrement aussi kiffer donc je suis confiant.

Avec une cover signée par le talentueux 90nites, et le titre, Francone Mafia, on a une ambiance sombre de mafia italienne que j’aime beaucoup et qui colle bien à ton identité de rappeur. Que que signifie ce titre, c’est ton nom de mafieux ? C’est une référence ?

Francone c’est mon deuxième nom de famille du côté de ma mère. Je trouve que ça claque. Et Francone Mafia, c’est parce que j’ai un morceau du même nom qui représente mon état d’esprit, mon univers… Ce projet c’est un peu une carte de visite. Il y a des morceaux assez personnels où je parle de moi, de ce que j’ai pu vivre, et le mot Mafia c’est le côté un peu plus conneries. L’entrepreneuriat aussi, parce que j’ai tout lâché dans ma vie pour le rap. Il y a quelques mois je bossais encore à côté, mais maintenant ma vie tourne autour de cette musique, c’est mon quotidien, donc je trouvais que c’était le titre le plus logique. Pour la cover je voulais faire un gros big up à 90nites, c’est mon big reuf, et si vous voulez des sales visuels contactez le par mail ou sur ses réseaux. À la base on devait faire une autre cover dans le même style mais différente, mais on a eu une galère, on pouvait pas shooter ce qu’on voulait. Il m’a dit « trouve moi un endroit avec une table et un abat-jour et t’inquiètes ». Je lui ai trouvé et il a géré la mise en scène. Il est archi talentueux, il fait pas que de la photo pour artistes, c’est son métier, c’est aussi un artiste. Avant de le rencontrer je pensais que la photo c’était un peu un art de connard qui se prend pour un artiste parce qu’il appuie sur un bouton. Quand j’ai découvert son travail j’ai voulu travailler avec lui directement. Et au delà de la relation artistique c’est un big reuf.

Tu y as en partie répondu plus tôt, mais c’est vrai que tu as mis cinq ans avant d’envoyer ton premier projet perso. Est-ce que tu n’avais pas envie de te précipiter ? C’était une volonté d’attendre que ta musique prenne plus avant de te lancer ?

Il y avait un peu de ça. Quand je fais des choses j’aime bien qu’on me prenne la main et qu’on m’y emmène. J’ai toujours une appréhension face au grand saut. Le fait d’être avec d’autres gens ça te rend confiant, plus sûr de toi, t’as plus de force. Un premier projet je trouve ça important parce que c’est là qu’on commence à t’identifier donc faut que ce soit carré. Je me suis toujours mis une petite pression là dessus, chose que je ne faisais jamais en rappant avec d’autres gens. C’était que du kif et ça me motivait à sortir le meilleur de moi-même. Pour ça que j’ai sorti plein de collabs, je peux moins faire le chieur sur les prods et ça m’oblige à me donner à fond. Puis arrivé un moment faut faire le grand saut, se faire identifier. Ça arrive un peu tard vu que je rappe depuis 2017, ça fait six ans. J’ai aussi attendu malgré moi parce que j’avais toujours l’idée de faire un projet en tête mais je me dis heureusement que je l’ai pas fait plus tôt. Les idées ou les morceaux que j’avais pour le premier projet solo que j’ai avorté faisaient vraiment cahier des charges, « faut tel type de morceau, rapper sur tel type de prod… ». Même si c’était des morceaux plutôt cool qui ont fini sur ma mixtape SoundCloud ou qui sont pas du tout sortis, si j’avais sorti des projets solos les années précédentes je serai tombé dans les erreurs que plein de rappeurs ont pu faire. Le temps que j’ai pris m’a permis d’avoir le recul, de savoir où j’allais, ce que je voulais faire ou non, d’éviter de me perdre et d’avoir une vraie direction artistique. J’aime pas ce mot parce qu’il a pris trop de place dans le rap français, même la direction artistique, certains s’intéressent plus à la DA qu’à savoir si untel rappe bien. Mais une fois que tu rappes bien t’es obligé de te démarquer, d’avoir ton identité. Je pense être un peu plus identifiable, avoir un délire un peu plus maturé qu’à l’époque.

Pour reprendre tes mots, « Talentueux mais paresseux », c’est une notion fréquente dans ta musique. Ça date de bien avant ce disque et ça correspond à quoi précisément ? La paresse d’écrire, du studio ou c’est plus général que ça ?

De manière générale je suis une feignasse, mais dans le rap c’est la paresse d’écrire, ça me prends tellement d’énergie. J’ai le démon sur les rappeurs qui disent qu’ils aiment écrire. Au départ je pensais que ça soulait tout le monde mais en discutant avec plein de gens ils sont pas mal à aimer cet exercice. Ça me prend beaucoup d’énergie, c’est pesant, j’ai l’impression d’être une éponge qu’on broie de plus en plus même quand t’as plus rien à sortir. C’est usant, mais paradoxalement, j’aime bien quand c’est bien écrit, qu’il y a des phases uniques. Je parle pas de porter un message pour bien écrire mais faire un truc dont je suis fier, même en racontant des conneries. Si je suis pas fier à quoi ça sert de faire cette musique ? Mais ça me prend tellement d’énergie qu’avant de me lancer je reporte toujours jusqu’à entendre une prod qui me fait vraiment envie et me motive, sinon j’ai l’impression de tourner en rond musicalement. On fait la musique qu’on veut entendre, si je peux pas écouter mon morceau en étant fier de moi, en kiffant, ça sert à rien que je le fasse. L’EP je l’ai fait sans pression car avant je m’en mettais beaucoup sur mon premier solo, mais maintenant vu que dans ma vie je ne fais plus que du rap, je me suis dit que j’avais plus le choix, fallait que j’envoie du son, quitte à ce que ce soit moyen faut qu’on puisse m’identifier. Du coup depuis un an envoyer des solos ça m’a beaucoup décomplexé, j’ai moins de pression et sans cette pression j’ai le sentiment de mieux écrire. Le secret, même si ça n’en n’est pas vraiment un, c’est que t’es jamais aussi fort que quand t’es serein et que tu prends du plaisir. Ça reste éprouvant, je me suis cassé la tête pour avoir des textes qui collent à mon image, pour éviter les rimes faciles ou surfaites… c’est usant… Les artistes archi productifs qui arrivent à sortir un projet par mois je sais pas comment ils font, ils sont trop forts. J’ai trop besoin de prendre du recul, de me retrouver, d’avoir de nouvelles choses à dire. Peut-être que c’est parce que je suis tout seul que c’est plus dur aussi, ils ont peut-être la force du nombre qui les motive. En tous cas sur l’écriture je suis une feignasse mais j’aime bien ça.

©90nites
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Dans ta musique tu fais beaucoup de références au foot. Entre la phase sur Verratti dans l’EP ou celle sur Benzema qu’on évoquait plus tôt, le foot ça a quelle importance dans ta vie ?

Le foot c’est une passion au même titre que le rap, c’était même ma première, sauf que j’étais nul de ouf, mais j’étais fasciné par ceux qui étaient forts. Je m’y suis intéressé très jeune, à 11-12 ans je pouvais déjà en discuter avec des adultes, franchement j’aurais eu ma place sur des plateaux télé pour en parler. (rires) J’étais un bousillé de ça, je ratais pas un championnat, un match, du Réal, du Barça, d’Arsenal, de Manchester United, de l’Inter Milan, du Milan AC… toute la période du foot début des années 2010 j’étais un bousillé. Après j’ai un peu lâché, enfin je suis toujours un supporter du PSG, mais quand je suis tombé dans le rap, dans certaines périodes je préférais mille fois être dans ma chambre à rien faire, écouter de la musique et faire mes trucs que passer mon temps devant le foot, parce qu’en vrai le foot c’est lourd mais il y a aussi beaucoup de matchs de merde où on se fait chier, mais j’ai toujours suivi ce qui s’y passait même de loin. Les bons joueurs de ballon c’est quelque chose qui me fascine, j’ai jamais été très fort donc ils me font rêver. J’aime bien faire le parallèle foot et rap aussi, entre joueurs techniques et rappeurs techniques avec les vidéos Joga Bonito, Ronaldinho par exemple, puis la gagne, la mentale… C’est des souvenirs aussi, des victoires de mes équipes préférées. Je suis d’origine espagnole et italienne, la victoire de l’Espagne lors de la Coupe du Monde en 2010 c’est un souvenir très fort de ma vie. J’étais en Espagne à ce moment en plus. Dans ma vie de jeune adolescent, c’est un des moments les plus intenses de ma vie. Il y a des gens qui aiment le foot, mais si dans ta vie t’as pas l’occasion de vivre de tels évènements, tu comprendras pas pourquoi certains se mettent dans de tels états. Dieu merci c’est plus mon cas maintenant, on est des adultes et on a pris conscience de certaines choses moches dans ce sport, mais pour moi c’est le sport le plus stylé du monde.

« Interlude Série A » c’est l’une des belles surprises du projet. On a l’habitude d’un L’Don incisif et insolent qui découpe. Pourtant, on te retrouve à poser calmement, même presque à chanter au moment du refrain. Je sais pas si c’est volontaire, mais ça m’a fait penser à des morceaux de rap français de différentes périodes dans le même style. J’ai le sentiment que ça se fait beaucoup moins, tu avais des titres spécifiques en tête qui t’ont inspirés ? Comment s’est passé la création du son ?

Pas spécialement, j’avais kiffé « Alfredo » de Freddie Gibbs avec Alchemist. Je voulais faire quelque chose dans le même genre donc j’ai cherché des prods dans les mêmes sonorités. Je sais pas si t’as écouté le projet mais si tu l’écoutes tu vas direct capter que c’est le même délire de prod. Ca m’a parlé direct cette ambiance drumless avec peu de percus qui laisse la place à un mec qui envoie. Ça laisse la place pour entendre ce que le MC a à dire. Au départ j’ai galéré à écrire dessus, puis la veille du studio je me suis lâché en me disant quitte à ce que ce soit moyen lance toi, faut faire le morceau et le poser. Puis c’est ça qui est sorti. À l’instant T où j’écrivais le morceau, j’étais plein d’interrogations, de doutes, mais je voulais pas suivre tel courant ou tel artiste, je voulais juste une sonorité à la Freddie Gibbs. Sinon dans la manière d’aborder les sujets de manière sincère c’était naturel, ça vient comme ça vient. Je ne me mets pas de règles quand j’écris, j’essaie d’être spontané. Je cherche juste un flow qui glisse pour l’auditeur, je calcule rien, je fais selon comment je me sens sur le moment.

« Ol & Dan » c’est un peu le son introspectif de l’EP. Sans tout citer, tu fais une rétrospective de certains passages de ta vie comme tes désillusions sur certains acteurs du milieu. J’imagine que t’as des noms, des propos ou des actions en tête qui t’ont déçus… tu veux en parler ? Certaines évènements ont-ils changé ton rapport avec ce milieu ou la manière dont tu percevais certains artistes ?

J’imagine que tu fais référence à la phase « J’vois mes rappeurs préférés tomber très bas ». Quand t’es ado t’as tendance à sacraliser cet art, et c’est tout à son honneur. Mais quand t’es adulte, t’entres dans la vie active, c’est dur. Certains en chient tous les jours, tu prends du recul avec le rap et tu te rends compte qu’on est tous des bouffons les rappeurs, moi le premier. On raconte des conneries sur un CD, c’est un truc d’égoïste. C’est juste que quand t’as des idoles que tu voyais comme incorruptibles faire de la musique qui colle pas à ce qu’ils défendent, faire des trucs peu éthiques… ça déçoit forcément. Ça veut pas dire que tu les aimes plus, on est tous des humains, la vie est dure, je dis souvent que le rap c’est de la merde parce que le rap ça promeut à mort ce côté très capitaliste, mais c’est logique parce que les acteurs de ce milieu viennent souvent de milieux précaires, on a besoin d’argent, on veut réussir. Le rap c’est un courant méga capitaliste qui amène à des dérives qui délaissent les principes du mec ou les gens qu’ils sont censés représenter pour de l’oseille. Tu peux pas leur lancer la pierre parce que tu connais pas leur vie, tu sais pas à quel point ils ont galéré ou manqué d’argent, donc tu peux pas en vouloir au mec qui veut juste ne plus connaître ça et mettre sa famille à l’abri.

Mais par exemple, là il y a la réforme des retraites, quand tu vois que la majorité des rappeurs, qui sont totalement déconnectés de la réalité, ne glissent pas un seul mot pour juste dire « on en veut pas » c’est ridicule. Je dis pas qu’il faut faire des morceaux de rap conscient sur la réforme des retraites, ça reste du divertissement on s’en fout. Mais faire un post, une story sur les réseaux sociaux, parce que les gens qui t’écoutent c’est les gens qui souffrent, les gens du peuple et t’as une influence sur eux… Si tu pouvais faire en sorte que le monde aille mieux grâce à ta notoriété, ton influence, fais le. Après si t’es tenu par des partenariats, des sponsors, j’entends, mais si tu prends le problème à l’envers, les sponsors savaient très bien pourquoi ils allaient chercher tel artiste. Si l’artiste se contentait de rester lui même, il aurait probablement toujours d’autres sponsors qui respecteraient ces combats.

Quand je parle de déception dans le rap il y en a à plusieurs niveau, les gens avec qui tu travailles, ceux que tu côtoies, l’écosystème du rap et son fonctionnement, c’est pas toujours super éthique. Une fois que tu t’y fais, que tu sais comment ça marche, que tu te fais plus d’illusions, ça y est. En fait ce morceau il enterre un peu cet adolescent que j’étais. Il existe toujours dans mes côtés rêveurs, mais ce titre c’est mon passage à l’âge adulte, parce qu’à 18 ans t’es pas un adulte, ça commence quand tu commences à comprendre le monde qui t’entoure, à te politiser, quand tu comprends que le mérite au travail ça n’existe pas… C’est quand tu comprends que le monde est dur et qu’on souffre. Pour moi tu peux pas te contenter d’être un petit rappeur qui rappe pour sa pomme, c’est important d’être connecté au monde qui t’entoure. Je parle de rappeurs mais ça s’applique aux sportifs, aux gens inspirants… tout le monde en fait, il faut pas avoir d’idoles, c’est tout.

Tu évoquais déjà sur « Walter White » la perte de ta mère. Tu étais jeune à ce moment et j’imagine à quel point ce doit être marquant dans une vie… comment est-ce qu’on apprend à continuer à vivre, à faire ce deuil ? Est-ce que les gens de ta famille ont pu t’aider à surmonter ça ? La musique a pu être une thérapie pour toi ?

J’ai la chance d’avoir été entouré par ma famille et mes amis, on est grave soudés. Moi c’est compliqué parce que j’ai perdu ma mère j’avais à peine 18 ans. T’es un gosse à cet âge, tu te rends compte que ta mère te manque, et tu surmontes pas vraiment ça, t’apprends à vivre avec et à aller de l’avant. La musique ça a aussi été une thérapie pour moi, sans ça peut-être que j’aurais pas pu aller de l’avant. Moi j’étais perdu, c’était dur. Peu importe l’âge, perdre un proche c’est dur. Tout dépend de comment tu vas te relever de ça, de quand tu te réautorises à vivre. Je suis le cadet de ma famille donc j’ai eu la chance d’être couvé par ma famille, d’être protégé face aux démarches liées à ça. J’ai vu mon père et mes proches galérer pour ça. Je sais que ça arrivera à tout le monde, mais je vous souhaite de connaître ça le moins possible, le plus tard possible. C’est un deuil que tu gardes toute ta vie, tu as une part de regret qui reste. Moi aujourd’hui je fais de la musique, ma mère est partie sans le savoir, c’est un gros regret que j’ai. Je pense qu’elle aurait été super fière de son fils, de se dire qu’il fait des morceaux. Après c’est le cycle naturel de la vie, t’es obligé de prendre ça comme ça. Si elle devait partir aussi tôt, peut-être qu’elle avait déjà fait ce qu’elle devait faire en ce bas monde et qu’on l’a rappelée. J’ai réussi à me relever, tout va bien dans ma vie, je suis bien entouré, je fais de la musique, ça m’a permis d’aller de l’avant. Je suis très reconnaissant sur le fait d’avoir une passion et d’en être conscient. J’en vois beaucoup ne pas avoir de passion, de domaine qui les pousse dans leur vie, mais je me dis ils travaillent, subviennent aux besoins de leurs familles… ils ont une force mentale impressionnante, je les respecte énormément. Moi sans la musique pour me pousser, je sais pas ce que je ferais dans ma vie mais je serai sûrement dépressif, en déprime totale, heureusement que j’avais cette musique pour m’extirper de cette galère.

Sur le choix des prods j’ai l’impression qu’il y a une volonté de définir plus clairement la direction musicale vers laquelle tu souhaites te tourner. Tu te projettes comment musicalement ? Tu voudrais essayer des styles particuliers ?

De tous mes projets c’est celui-ci qui ressemble le plus à ce que je voudrais faire, après moi ce que j’aime c’est des prods traditionnelles qui laissent place au MC tu vois ? J’aimerais bien essayer des bails plus new wave, plus musicaux à la Larry June. Il rappe sur des beaux samples de Funk et de Soul, ça c’est un truc que j’aimerais trop faire. Je ferme les portes à rien, à partir du moment où j’aime et j’arrive à me projeter. Je sais pas si on peut dire que ce projet va définir la direction que je vais prendre plus tard, dans tous les cas j’en suis fier, c’est la musique que je veux faire à l’instant T. Je peux rapper sur tout, faut juste que les prods soient cohérentes sur un projet. Entre deux je peux passer d’un délire à un autre, mais faut qu’un projet soit homogène et cohérent. Vu que je suis un kiffeur de musique à fond, j’écoute pas que du rap, je suis pas à l’abri de poser sur d’autres styles. Je suis vraiment ouvert !

On approche de la fin, je voulais savoir si tu avais déjà des clips, des feats, des projets seul ou communs de prévus pour la suite ? On doit s’attendre à te revoir en 2023 ?

Y’a un clip de l’EP qui arrive, je peux pas donner le nom du titre pour laisser la surprise mais ça sortira peu de temps après la sortie du projet. Cet été j’aurais plusieurs collaborations, et si tout va bien, avant la fin d’année on aura un deuxième projet de disponible. J’espère juste qu’on aura pas trop de galères d’ici là.

On espère que le projet prenne bien d’ici là ! Merci beaucoup pour tes réponses, bonne journée à toi !

Merci à vous, force à Lissen, vous faites le taff, vous êtes les boss !

©90nites
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